Elle porta le premier coup que j'évitai avec une aisance particulière qui laissait sous-entendre que je m'étais déjà battu contre un ours blanc dans ma vie (ce qui n'était pas tout à fait vrai, en réalité c'était contre un raton-laveur gris), et j'enchaînai avec mon arme. De grandes étincelles surgirent au bout de notre "sabre" respectif. Des téléviseurs se trouvaient sur le rayon face à celui des confiseries (étrange, dites-vous, comme endroit pour deux marchandises si différentes ? Qui vous a dit que mes délires étaient logiques ?). Et, sans m'en rendre compte, mon arme alluma la télé et changea rapidement de chaîne. Oui, sans m'en rendre compte vu que j'étais bien plus préoccupé à éviter les coups de cette furie gourmande que de savoir ce qui pouvait bien passer à cette heure-ci. Et pourtant, ce fut la télé qui me sauva.
Alors que mon arme à rayon plasmatique s'affaiblissait (à cause d'une sous-marque de piles que j'avais inséré dans ma télécommande, honte à moi), la vieille peau prenait le dessus. J'allais y rester, tôt ou tard ! Je ne m'avouais jamais vaincu, en temps normal, mais je savais reconnaître le talent quand je le voyais, et le Diable qui s'était incarné dans cette Mémé "Pacemakerisée" était fortiche... Très fortiche ! Cette grand-mère s'était sûrement entraînée de longs moments dans sa maison de retraite pour protéger son bol de soupe de 17h car je ne voyais pas comment elle pouvait être aussi douée autrement. Et alors que je posais mon genoux à terre, prêt à accepter le coup final qu'elle me réservait, ma télécommande zappa de chaîne avant d'épuiser toute l'énergie fournie par les piles bas-de-gamme.
Les yeux fermés, les sourcils froncés, j'attendais patiemment le coup de grâce de cette Mémé "Parkinsonnisée" qui allait pouvoir jouir de ces guimauves que je chérissais tant... Mais rien ne se passa. M'avait-elle épargné ? J'osai ouvrir un ½il et me rendit vite compte du miracle qui s'était produit.
Cette clémence que j'eus pour ma vie, je la devais à la télé ! Car oui, après une page de publicité où un jeune chanteur faisait la promotion de la reprise de la chanson "Y'a de la joie" de Charles Trenet (en version Rap, dont il me semblait avoir entendu quelque chose comme : "Ca'me ta joie ! Et dit bonjour à ces D'moiselles... Ca'me ta joie ! Tu m'brises les burnes avec tes problèmes"), il y eut le début en exclusivité sur cette chaîne (en dehors des nombreuses rediffusions sur les chaînes locales, bien sûr) de l'épisode 23 de la saison 38 de "l'inspecteur Derrick", soit le dernier épisode où jouait l'acteur Horst Tappert dans le rôle de l'inspecteur (avant qu'on ne le remplace par Patrice Laffont qui maîtrise merveilleusement mal l'Allemand). Cette chance inimaginable venait de me sauver la vie. Oui, tout être humain savait que Horst Tappert était le sex symbol incarné aux yeux des femmes septuagénaires, et cette Mémé "Alzheimerisée" ne venait que de confirmer cette vérité. Elle lâcha sa canne, se mit en tailleur et se laissa hypnotiser par la boîte à image. Il y avait bien un Dieu sur Terre, et ce Dieu travaillait pour cette chaîne !
Désintéressé de connaître les aventures de cet inspecteur soporifique à la noix, je me retournai vers mes précieux (à imaginer avec la voix de Gollum du "Seigneur des anneaux"). La même aura de lumière de tout à l'heure réapparut devant le premier sac de guimauve qui s'offrait à mes yeux. J'ouvris sans hésitation mon manteau multifonction et en extirpa une épuisette géante. La chasse était ouverte !
Je donnai, à l'aide de ma nouvelle arme, de violents coups sur l'étagère, attrapant le moindre sac de guimauve qui s'y trouvait. Je rigolai, je chantai, je sautillai telle une écolière finissant son dernier jour de classe ! J'étais E... R... E... (prononcé "heureux"). Plus rien ne pouvait m'empêcher d'atteindre la caisse pour acheter mes provisions, si ce n'est...
Je sentis des tremblements sur le sol. Soit un troupeau d'éléphant s'était échappé d'un zoo et se précipitait vers cette journée de solde (ce qui ne m'aurait pas franchement étonné), soit j'avais de nouveaux concurrents qui n'allaient pas tarder à arriver !
Je jurai contre le mauvais sort qui s'acharnait sur moi tout en prenant mes jambes à mon cou ! Mon épuisette pendait derrière mon épaule et je croisais les doigts pour que les sacs de guimauve ne se fassent pas la malle !
Je n'avais pas le temps de vérifier sur mon plan le chemin le plus rapide pour atteindre la caisse, et ce fut fatal pour moi. Sans m'en rendre compte, je tournais toujours à droite dès que ce chemin s'offrait à moi, ce qui faisait que je tournais en rond ! Honte à moi qui n'avait pas réfléchi avec cette peur envahissante. Les monstres à mes trousses convoitaient mes précieux, et je sentais que je n'allais pas tarder à les rencontrer.
Mes craintes se confirmèrent, je me retrouvai face à une bande de jeunes de 5 à 8 ans. Mais il n'était pas trop tard pour fuir ! Je pouvais faire demi-tour ! Sauf qu'en me retournant, je vis une bande de petits vieux de 70 à 85 ans. Me trouvant dans un étroit rayon, j'étais bel et bien encerclé...
